Lord please please please take away my anxiety
Un beau matin tu te réveilles et d'un pas plus lourd que de coutume, tu te diriges vers la salle d'eau. Les cheveux éparpillés autour de ton visage, le mascara dégoulinant sur tes joues, tu te découvres cernée et ridée par vingt années seulement. Tu grimaces devant le miroir, certaine que tout ceci n'est qu'une mauvaise blague. Et puis un passant t'appelle « Madame », et tout bascule. Tu prends peu à peu conscience que tu ne pourras plus te permettre certaine chose et bientôt, l'on t'assoit à la table des grands. Une main te sert un verre de vin puis deux puis trois. On ne se soucie plus de ton âge. Alors, tu ne souhaites plus qu'une chose : faire machine arrière et redécouvrir le monde, d'un regard neuf, d'un regard innocent. Tu te dis que le temps a passé trop vite, beaucoup trop vite... et qu'il a déjà laissé bien trop de marques sur ton corps. Tu te mets à détester ta s½ur qui peut encore se permettre de boire et de bouffer n'importe quoi, de sniffer du pop' et de baiser la moitié des convives (filles y compris) sans que cela n'est d'incidence sur son lendemain. Mais pour toi, tout ceci ne signifie plus rien. La magie et ses frissons de plaisir ont disparu. Ne reste qu'une personne blasée de croire tout connaître de la vie sans en avoir vécu la moitié. Entre deux âges, tu navigues d'une rive à l'autre sans pouvoir jamais accoster. D'un côté on te considère toujours comme cette petite chose douce et fragile. D'un autre, tu ne peux t'empêcher de critiquer ces pré-pubères boutonneux en mal d'amour. Crédules, ignorants, frustrés et inutiles. Tu deviens cynique et aigrie. En réalité, ces jouvenceaux t'apprécient énormément : tu symbolises pour eux la grande s½ur auxquels ils peuvent se confier, ou bien ce fantasme de femme mûre qu'ils ne possèderont jamais. Tu deviens celle qui reste consciente après sept verres de vin, celle qui reste à l'écoute en toutes circonstances, celle qui retient les cheveux de ceux qui vomissent, celle qui tient la main de ceux qui ne marchent plus droit, celle qui prend les photos dossiers à chaque soirée... Tu deviens l'allégorie de la sagesse et de la justice. Celle qu'on imagine déjà marier, trois enfants et un chat paresseux. Car si par malheur ton homme se trouve dans les parages, il devient forcément ton « mari », et cela à quelque chose d'à la fois merveilleux mais aussi d'effrayant. Dans leur bouche, ton avenir est déjà tout tracé, aucune échappatoire n'est possible. Ainsi, tu te retrouve pieds et poings liés, la clope au bec, sur un banc en pleine nuit à ressasser le passé avec une amie. Tu n'es plus admirée pour tes histoires à la « amour, gloire & niqué », tu deviens plutôt celle qui s'extasie à chaque nouvelle aventure. Tu ne sors plus aussi souvent qu'avant, tu es toujours occupée par la paperasse, les rendez-vous ou bien tu préfères tout simplement regarder un Hercule Poirot une tasse de thé à la main. Ta vie devient vite triste et morne, pleine d'obligations et de devoirs à respecter. Tu te sens comme ces vieilles maquerelles qui refoulent du cul et du con : tu ne possèdes plus aucun mystère, plus aucun charme aux yeux des autres, et le fait de le penser n'arrange rien. Alors, quand un homme semble s'intéresser à toi, tu perds vite pied, délire et fantasme. Car à ton âge, fantasmer, c'est la seule chose qu'on t'autorise encore à faire...
. Hermaphrodite ou l'escargot indécis .